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6月16日 HVD : LE CRIME COMME METHODE DE GOUVERNEMENT
Il est là, et il est nu. « Là » est pour lui un lieu abstrait car il ne sait ni dans quelle ville ni dans quel pays il se trouve. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a été enlevé dans son village des montagnes afghanes, qu'il a passé des heures dans un avion, entravé, une cagoule sur la tête. À l'atterrissage, il a été jeté dans une camionnette jusqu'à ce qu'il arrive « là ». Des hommes masqués, vêtus de noir, lui ont fait enlever ses vêtements ; puis ils l'ont enchaîné à un anneau scellé dans le mur et fermé la porte. Ses mains et ses pieds sont attachés. « Là », c'est pour lui une cellule de quelques mètres carrés aux murs gris. Devant lui, un seau dans lequel il évacue la nourriture qu'on lui passe anonymement et sans un mot à travers la porte, une pauvre nourriture bien insuffisante. Au plafond, une lumière est allumée en permanence, car il n'y a pas de fenêtres. Jamais il ne voit la lumière du jour ; d'ailleurs il ne sait plus quand il fait jour ni quand il fait nuit. Dans un coin, une caméra l'observe. Une climatisation toujours mal réglée le soumet à des températures extrêmes, de sorte qu’il a toujours trop chaud ou trop froid. Surtout, un bourdonnement incessant, comme un bruit blanc, lui interdit le silence, quand ce ronronnement n'est pas entrecoupé d'un vacarme techno qui le réveille brutalement chaque fois qu'il a trouvé un peu de sommeil. Et puis il y a les interrogatoires, les questions absurdes et répétitives ponctuées de cris de menaces et de coups. Les hommes qui le gardent ne lui parlent pas, excepté pour le strict nécessaire. Ces hommes vêtus de noir et toujours masqués sont citoyens d’un pays qui se veut la première démocratie du monde, convaincus sans doute d'agir pour le bien, car enfin... c'est un terroriste ! Mais ils ne sont pas sur leur territoire, car des esprits chagrins pourraient avoir l'idée saugrenue de leur demander compte des raisons pour lesquelles ils détiennent cet homme et du traitement auquel ils le soumettent. Non, ils se trouvent en Pologne ou en Roumanie, là où ne s'applique que la convention européenne des droits de l'homme. Peut-être se disent-ils parfois que s'ils traitaient ainsi leurs concitoyens, ils seraient à coup sûr condamnés à des années de prison ; mais ils se rassurent vite, car ils jouissent de la protection de leur gouvernement qui a pris soin de limiter son programme à ceux qui n'ont pas la nationalité américaine. Ce programme a un nom : «HVD »-« high value detainees » ; il a un maître d'oeuvre : la CIA ; il a un commanditaire : le président des Etats-Unis, qui a signé un décret secret le 17 septembre 2001. Décidé après le 11 septembre, il consiste à capturer, transférer et détenir sans jugement pour les interroger avec des méthodes « efficaces » des personnes soupçonnées de participer à des activités terroristes. Cela est contraire à toutes les lois de ce pays ; c'est la raison pour laquelle le décret est secret, et que les crimes qu’il autorise "extraterritoriaux". En 2001, la première puissance du monde a donc érigé une activité criminelle en programme d'action gouvernementale. Cette façon d'agir n'est d'ailleurs pas sans précédent. En effet, pour donner à l'internement dans les camps de concentration une apparence de fondement juridique, les nazis légalisaient le système de « l'arrestation protectrice » (« Schutzhaft ») par l'ordonnance du 28 février 1933 sur la « protection de la nation et de l'Etat » : « l'arrestation provisoire est un moyen de contrainte aux mains de la Police secrète de l'Etat pour protéger la nation et l'État contre toute intention hostile à leur encontre ». Sans doute la lutte contre le terrorisme justifie-t-elle que les législations soient adaptées ; c'est du reste ce qu'ont fait toutes les démocraties occidentales. Aucune toutefois n'a érigé les crimes d'enlèvement de séquestration et de tortures en programme de gouvernement. Elle savent sans doute que dans l’éternel débat entre la fin et les moyens, c'est finalement sur les moyens que l'on finit par juger une politique. Une fin, si légitime soit-elle, est toujours corrompue par des moyens inappropriés. Les informations relatives à la mise en oeuvre du programme HVD figurent dans un rapport* rédigé par l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (http://assembly.coe.int/CommitteeDocs/2007/FMarty_20070608_NoEmbargo.pdf). Sur la base de ce document, nous savons donc ce que les États-Unis ont mis en oeuvre au nom de la lutte contre le terrorisme. C'est évidemment une violation majeure des principes qui fondent un État de droit ; et par là même c'est une défaite politique face au terrorisme ; comment en effet défendre la liberté et de la démocratie lorsque l'on agit ainsi ? C'est aussi une défaite morale, car la frontière du bien et du mal s'en trouve estompée. Enfin, c'est un précédent lourd de dangers pour nos démocraties. En d'autres temps, des voix et des consciences illustres se seraient soulevées pour dénoncer de telles pratiques. Aujourd'hui, c'est un silence assourdissant qui accompagne la révélation d’un comportement criminel d'État, gravement attentatoire aux libertés. Et ce silence est sans doute le plus grand danger qui nous menace, car il témoigne que nous avons perdu tout sens de ce qu'est une liberté publique. Dans un tel contexte, gageons que la protection des citoyens justifiera un rétrécissement de ces libertés, si chèrement conquises par nos aïeux, et dont nous ne savons plus que faire. 引用通告此日志的引用通告 URL 是: http://cosmogolvoyageur.spaces.live.com/blog/cns!6A5A2C8319B8DA45!158.trak 引用此项的网络日志
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