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Un voyageur dans le siècle

L'humeur du moment...

Jipé Carbuccia

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January 17

CANASTO

 
October 20

LIBERTAD LAMARQUE

 
August 03

CECILIA OU LE TRIOMPHE DE JACK BAUER

 

 Ainsi l'épouse du président de la République flanquée du secrétaire général de l'Élysée est-elle sortie victorieuse de la négociation avec le dictateur libyen qui retenait en otages quelques femmes, sous couvert d'une mascarade judiciaire. L'intérêt de la France dans cette opération apparaît pourtant de moins en moins évident au fil des doutes installés sur les contreparties de la libération de ces femmes. Là est sans doute le principal problème de cette épopée médiatique.

 

On ne peut toutefois passer comme affaire secondaire la forme prise par cette négociation. L'absence remarquée du ministre des affaires étrangères, les modalités du processus de décision tel qu'on peut le connaître, comme le plan de communication si proche de la propagande constituent des hypothèques lourdes pour le fonctionnement à venir de l'État. Dans la conférence de presse tenue le jour de la libération des infirmières, le président de la République a balayé l'objection avec mépris au regard du résultat obtenu. Le secrétaire général de l'Élysée quant à lui soulignait au journal de 20 heures l'importance dans la négociation de la proximité du négociateur français avec le président.

 

Dans l’éternel débat de la fin et des moyens, à l'instar du président des États-Unis, le président de la République a donc choisi de s'affranchir d'un certain nombre de règles dès lors que la finalité, dans l'appréciation de laquelle il est seul juge, le justifie. On ne peut s'empêcher de songer à l'accompagnement idéologique de la politique conduite par Georges Bush après le 11 septembre, et dont la série « 24 heures » constitue un fleuron : un agent de l'État, en lien direct avec le président des États-Unis, sauve le pays en s'affranchissant des règles les plus élémentaires de l'État de droit : meurtres, tortures, trafic de stupéfiants se trouvent ainsi légitimés par le « résultat », dont la « culture » n'est pas le moindre danger. On n'en est certes pas encore là, mais la pente est prise qui risque bien de conduire à plus d'une anomalie et à quelques dommages collatéraux.

 

Enfin, cette affaire pose de manière crue la question de la responsabilité politique dans la pratique du pouvoir personnel observée par le président de la République. Comment en effet rendre compte à la représentation nationale d'une action décidée, mais surtout conduite, par une personne insusceptible de rendre compte ? Le parlement a bien interrogé le ministre des affaires étrangères, ce qui n'a guère de sens puisqu'il est demeuré pour l'essentiel étranger à la négociation. Un pouvoir sans contrôle, ne trouvant de justification qu'en lui-même est donc installé dans notre pays, pour la première fois depuis bien longtemps.

  

July 03

GRAND ECART

 

Le Sénat débat en première lecture du projet de loi renforçant la répression de la récidive. Ce texte prévoit entre autres d'abandonner l'excuse de minorité, pour les mineurs de 16 à 18 ans récidivistes. Cette excuse correspond, sur le plan pénal, à la prise en compte du fait qu'un mineur ne dispose pas de la pleine capacité à régler sa vie. Elle a pour effet de diminuer par deux la peine encourue en cas d'infraction. En abandonnant cette excuse sous certaines conditions, la nouvelle loi a donc pour effet « de juger les mineurs récidivistes comme des majeurs ».

Dans le même temps, le gouvernement a, le 7 mai dernier, pris deux décrets qui ont pour effet d'interdire aux mineurs l'accès aux jeux de hasard. Il s'agit d'une mesure de protection « d'une catégorie de la population qui n'entretient pas avec les jeux de hasard les mêmes relations que la population adulte ».

Ainsi un garçon ou une fille de 17 ans est considéré par la loi comme n'ayant pas un discernement suffisant pour gratter un ticket de Rapido ; en revanche il ou elle sera considérée comme ayant toute la capacité d'un adulte lorsqu'il s'agira d'être puni par la loi et emprisonné. On mesure la cohérence de fond des mesures prises.

 

June 16

HVD : LE CRIME COMME METHODE DE GOUVERNEMENT

 

Il est là, et il est nu. « Là » est pour lui un lieu abstrait car il ne sait ni dans quelle ville ni dans quel pays il se trouve. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il a été enlevé dans son village des montagnes afghanes, qu'il a passé des heures dans un avion, entravé, une cagoule sur la tête. À l'atterrissage, il a été jeté dans une camionnette jusqu'à ce qu'il arrive « là ». Des hommes masqués, vêtus de noir, lui ont fait enlever ses vêtements ; puis ils l'ont enchaîné à un anneau scellé dans le mur et fermé la porte. Ses mains et ses pieds sont attachés.

« Là », c'est pour lui une cellule de quelques mètres carrés aux murs gris. Devant lui, un seau dans lequel il évacue la nourriture qu'on lui passe anonymement et sans un mot à travers la porte, une pauvre nourriture bien insuffisante. Au plafond, une lumière est allumée en permanence, car il n'y a pas de fenêtres. Jamais il ne voit la lumière du jour ; d'ailleurs il ne sait plus quand il fait jour ni quand il fait nuit. Dans un coin, une caméra l'observe. Une climatisation toujours mal réglée le soumet à des températures extrêmes, de sorte qu’il  a toujours trop chaud ou trop froid. Surtout, un bourdonnement incessant, comme un bruit blanc, lui interdit le silence, quand ce ronronnement n'est pas entrecoupé d'un vacarme techno qui le réveille brutalement chaque fois qu'il a trouvé un peu de sommeil.

Et puis il y a les interrogatoires, les questions absurdes et répétitives ponctuées de cris de menaces et de coups.

Les hommes qui le gardent ne lui parlent pas, excepté pour le strict nécessaire. Ces hommes vêtus de noir et toujours masqués sont citoyens d’un pays qui se veut la première démocratie du monde, convaincus sans doute d'agir pour le bien, car enfin... c'est un terroriste ! Mais ils ne sont pas sur leur territoire, car des esprits chagrins pourraient avoir l'idée saugrenue de leur demander compte des raisons pour lesquelles ils détiennent cet homme et du traitement auquel ils le soumettent. Non, ils se trouvent en Pologne ou en Roumanie, là où ne s'applique que la convention européenne des droits de l'homme.

Peut-être se disent-ils parfois que s'ils traitaient ainsi leurs concitoyens, ils seraient à coup sûr condamnés à des années de prison ; mais ils se rassurent vite, car ils jouissent de la protection de leur gouvernement qui a pris soin de limiter son programme à ceux qui n'ont pas la nationalité américaine.

Ce programme a un nom : «HVD »-« high value detainees » ; il a un maître d'oeuvre : la CIA ; il a un commanditaire : le président des Etats-Unis, qui a signé un décret secret le 17 septembre 2001. Décidé après le 11 septembre, il consiste à capturer, transférer et détenir sans jugement pour les interroger avec des méthodes « efficaces » des personnes soupçonnées de participer à des activités terroristes. Cela est contraire à toutes les lois de ce pays ; c'est la raison pour laquelle le décret est secret, et que les crimes qu’il autorise "extraterritoriaux". En 2001, la première puissance du monde a donc érigé une activité criminelle en programme d'action gouvernementale.

Cette façon d'agir n'est d'ailleurs pas sans précédent. En effet, pour donner à l'internement dans les camps de concentration une apparence de fondement juridique, les nazis légalisaient le système de « l'arrestation protectrice » (« Schutzhaft ») par l'ordonnance du 28 février 1933 sur la « protection de la nation et de l'Etat » : « l'arrestation provisoire est un moyen de contrainte aux mains de la Police secrète de l'Etat pour protéger la nation et l'État contre toute intention hostile à leur encontre ».

Sans doute la lutte contre le terrorisme justifie-t-elle que les législations soient adaptées ; c'est du reste ce qu'ont fait toutes les démocraties occidentales. Aucune toutefois n'a érigé les crimes d'enlèvement de séquestration et de tortures en programme de gouvernement. Elle savent sans doute que dans l’éternel débat entre la fin et les moyens, c'est finalement sur les moyens que l'on finit par juger une politique. Une fin, si légitime soit-elle, est toujours corrompue par des moyens inappropriés.

Les informations relatives à la mise en oeuvre du programme HVD figurent dans un rapport* rédigé par l'assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe (http://assembly.coe.int/CommitteeDocs/2007/FMarty_20070608_NoEmbargo.pdf). Sur la base de ce document, nous savons donc ce que les États-Unis ont mis en oeuvre au nom de la lutte contre le terrorisme. C'est évidemment une violation majeure des principes qui fondent un État de droit ; et par là même c'est une défaite politique face au terrorisme ; comment en effet défendre la liberté et de la démocratie lorsque l'on agit ainsi ? C'est aussi une défaite morale, car la frontière du bien et du mal s'en trouve estompée.

Enfin, c'est un précédent lourd de dangers pour nos démocraties. En d'autres temps, des voix et des consciences illustres se seraient soulevées pour dénoncer de telles pratiques. Aujourd'hui, c'est un silence assourdissant qui accompagne la révélation d’un comportement criminel d'État, gravement attentatoire aux libertés. Et ce silence est sans doute le plus grand danger qui nous menace, car il témoigne que nous avons perdu tout sens de ce qu'est une liberté publique. Dans un tel contexte, gageons que la protection des citoyens justifiera un rétrécissement de ces libertés, si chèrement conquises par nos aïeux, et dont nous ne savons plus que faire.

 
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